L'arrachement
de mon Grenoble natal et l’accueil ostracisé que me fit cette Maurienne arriérée,
un père absent, parce qu’il devait parcourir le monde pour son travail et une mère
hyper protectrice ont contribué à faire de moi un adolescent mal à l’aise avec
la vie et avec son environnement :
Saint-Jean
-de-Maurienne s’est très vite avéré être une terre hostile. Je n’y
avais pas d’amis du cru. Je les trouvais idiots et violents. C’était vraiment
difficile pour moi de trouver une quelconque grâce à des gens qui achetaient
les vêtements sur le champ de foire, qui m’appelaient « le Gronoblois »
et qui, même parfois, sentaient une drôle d’odeur, celle de la ferme.
Je me
rappelle que quand même je jouais avec des enfants du quartier mais mes parents
n’aimaient pas trop ces gamins là parce qu’ils étaient « arabes » ou
parlaient mal le français. Au moins, avec eux, nous avons appris à nous battre et
surtout à nous défendre des brimades autochtones. Oui, j’ai dû casser quelques
paires de lunettes et même quelques nez pour ne plus être embêté et me faire
respecter même ce n’était pas du tout ce que je voulais.
Aussi
loin que remontent mes souvenirs, maman nous a toujours présenté le monde
extérieur comme dangereux et toxique. Le cocon familial nous était vendu comme
la seule forme de gouvernance et d’alliance valable.
Je veux penser qu'à part de très rares
exceptions, une maman fait toujours de son mieux avec ce qu'elle a pour ces
petits. Mais parfois, elle n'a pas grand-chose. Tellement handicapée des
sentiments, certainement parce que son père était mort quand elle avait six
ans, et que très tôt elle dut subvenir aux besoins de ma grand-mère et de sa
petite sœur, maman ne nous a jamais manifesté d'encouragements autre que
matériels.
Je n'ai
pas de souvenirs de câlins ou de bisous venant d'elle, ni de papa d’ailleurs. Elle régnait sèchement et cliniquement en nous
évitant toutes contraintes mais nous construisit ainsi une certaine inadaptation
au monde et à l'échange avec les autres.
Bizarrement,
par contre, elle avait une fâcheuse tendance à faire confiance au premier venu
du moment qu’il présenta bien, soit parce qu'il était banquier, dentiste ou médecin,
comme l'un de ses oncles qui avait un peu aidé ma grand-mère veuve en 1946 et
ses deux filles, soit parce que, simplement, il portait une belle cravate ou
une soutane pédophile.
En
bonne infirmière, elle exécutait leurs prescriptions, même les plus farfelues,
avec une application exemplaire. J’ai donc passé mes jeudis puis mes mercredis chez
le dentiste, l’orthopédiste ou au catéchisme pour pas grand-chose.
J’ai depuis
appelé cela son « Syndrome de Münchhausen par délégation ».
Papa, lui, n’était
pas vraiment présent dans la famille. Quand nous étions enfants, il voyageait
beaucoup et ne rentrait que les weekends, laissant ma mère tout gérer. Plus tard, quand professionnellement, son
réseau de représentants fut mis en place, il s’isolait dans son check de radio
amateur, un petit local sans fenêtre dans les soupentes de la villa que nous
appelions " l'estanco ". Il y passait ses weekends, ses soirées et
souvent ses nuits à bricoler.
Mes parents n’ont jamais valorisé ou félicité leurs enfants. Quand nous
réussissions, c'était « la moindre des choses » ou la « chance », nos bêtises de gamins, elles, par contre, nous étaient rabâchées pendant des
années.